Temps de lecture : 4 min
Les directions informatiques font face à un choix cornélien en 2026 : financer la modernisation des ERP ou allouer des budgets aux projets d’intelligence artificielle. La contrainte budgétaire impose une décision stratégique lourde de conséquences.
Le paradoxe des marchés financiers
Un phénomène marquant caractérise le début d’année 2026. Alors que les entreprises françaises augmentent massivement leurs budgets dédiés à l’IA, les valeurs boursières des principaux éditeurs d’ERP s’effondrent. SAP perd 40 % de sa capitalisation, Workday 27 %. Cette sanction des investisseurs reflète un profond malentendu stratégique.
Le scénario initial semblait pourtant solide. L’IA devait transformer les ERP en systèmes intelligents, automatiser la finance et les ressources humaines, générer de la valeur à tous les niveaux organisationnels.
Mais les marchés financiers ne croient plus à cette promesse. Malgré les campagnes marketing ambitieuses des éditeurs, comme « Workday Illuminate », la vision d’exploiter « le plus grand ensemble de données RH et financières au monde » pour piloter la transformation via l’IA fait un flop retentissant.
La pression budgétaire de l’IA sur les SI
Cette débâcle boursière anticipe une baisse des revenus et de la croissance. Pourtant, toute direction informatique sait qu’un ERP ne se remplace pas facilement. Les éditeurs SaaS ont identifié une opportunité, augmentant leurs tarifs jusqu’à 30 % annuellement lorsqu’ils intègrent des fonctionnalités IA.
Les projections d’IDC sont éloquentes : les dépenses mondiales en technologies IA devraient atteindre 337 milliards de dollars en 2025, puis plus que doubler pour atteindre 749 milliards en 2028. Cela représente un taux de croissance annuel moyen de 20 à 25 %, bien supérieur à la croissance globale des dépenses SI, plafonnée à 10 % maximum.
Cette croissance vertigineuse masque une réalité plus sombre. Pour financer l’IA, la DSI doit réduire d’autres budgets. Selon les enquêtes, 43 % des DSI prévoient de couper prioritairement dans les infrastructures legacy, où résident généralement les ERP non modernisés.
Les migrations vers SAP S/4HANA s’enlisent, selon une étude récente d’ISG. La dette technique explose alors que les organisations évitent de modifier des systèmes en cours de migration.
L’engouement pour les agents conversationnels
Les agents IA constituent le thème d’investissement de l’année. Cependant, démontrer leur rentabilité relève du parcours du combattant. Gartner confirme que seulement 20 % des projets IA aboutissent à un retour sur investissement avéré, et à peine 2 % à un ROI véritablement disruptif.
L’IA agentique, pour produire de la valeur, nécessite des données propres, des processus structurés et une architecture solide. Elle a besoin d’un ERP en bonne santé. Or, pendant que les DSI multiplient les preuves de concept d’IA générative, les budgets se détournent de leur système de référence.
Une autre incertitude provient du marketing agressif des grands modèles de langage. Ils doivent rapidement démontrer leur capacité à générer des revenus. Quand Anthropic annonce un modèle dédié au juridique, les actions des sociétés spécialisées s’effondrent. Wall Street anticipe une explosion des ventes de Claude, mais la réalité est plus complexe.
La question dépasse l’outil technique pour toucher à la conduite du changement. Les retours d’expérience, comme celui de Klarna sur les agents IA, n’empêchent pas les marchés de s’emballer.
L’importance cruciale de l’accompagnement
L’IA représente une triple transformation : agents, processus et stratégie. Une recommandation essentielle serait d’investir au moins autant dans l’accompagnement humain que dans les outils technologiques.
Ce budget d’accompagnement ne relève pas du budget SI traditionnel. Transformer un processus financier ou de supply chain avec des agents intelligents suppose de revoir les rôles, les responsabilités et les compétences de toute l’organisation.
Il faut également considérer les nouvelles tâches humaines de contrôle ou de correction des hallucinations de l’IA, qui, selon certaines études, absorbent 40 % des gains de temps promis.
Le défi n’est plus technique, il est organisationnel. Pendant que les DSI jonglent avec ces coûts cachés, leurs budgets fondent. La modernisation du cœur ERP est délaissée, le transformant de facto en « poids mort » alors qu’il devrait être le catalyseur de l’IA.
L’agent IA comme extension fonctionnelle de l’ERP
Ce qui émerge de cette réflexion est un changement de paradigme radical. L’idée que l’IA pourrait remplacer l’ERP ne mène à rien à court terme.
Et si les agents devenaient une extension fonctionnelle de l’ERP ? Les éditeurs l’ont compris. SAP a fait évoluer Joule d’un simple copilote à un système d’agents autonomes. Oracle Applications déploie plus de 600 agents IA à travers sa suite Fusion Cloud, intégrés nativement dans chaque processus métier.
Ces éditeurs voient leurs agents occuper le terrain, ne laissant entrer ni les LLMs, ni les concurrents. La correction brutale des cours ERP constitue un signal d’alarme salutaire. Ils doivent construire avec leurs clients, les DSI, des fondations solides pour la transformation IA de l’entreprise.
Leur force réside dans leurs liens avec les systèmes d’information des entreprises, une relation que les LLMs ne possèdent pas encore.
La complémentarité essentielle
Il serait ridicule de « recoder » un ERP dans une IA. Ce qu’un ERP fait déjà présenterait un ROI nul s’il était remplacé par une IA. De plus, rien ne démontre que la puissance d’inférence nécessaire pour faire tourner une IA coûte moins cher que celle requise pour un ERP.
En revanche, il ne serait pas idiot de déléguer à un agent IA les cas complexes ou exceptionnels qui alourdissent les paramétrages. La gestion des exceptions coûte souvent plus cher que le traitement standard.
Inversement, l’IA représente un levier pour moderniser l’ERP lui-même. L’agent ne fait pas que consommer des données des ERP. Il sert aussi d’outil pour faire évoluer les capacités du système central. Une relation symbiotique se dessine, plutôt qu’une guerre de territoires.
Pour que cette vision se concrétise, deux conditions sont nécessaires :
- que les éditeurs travaillent sur leur ouverture et acceptent l’interopérabilité
- que la DSI, avec les métiers, réhabilite l’ERP comme socle indispensable
L’IA n’est pas un substitut à l’architecture d’entreprise, elle en devient le prolongement.
À retenir : L’IA et l’ERP sont complémentaires, pas concurrents. La modernisation du cœur ERP reste indispensable comme socle des projets IA. L’accompagnement du changement représente un investissement critique souvent sous-estimé.
La question stratégique pour 2026
La question n’est plus « faut-il investir dans l’IA ? » mais « comment réaligner nos investissements pour éviter la position perdant-perdant ? » Celle où l’ERP coûte cher sans évoluer, et où l’IA délivre peu de valeur, car déconnectée du cœur des processus.
ERP ou IA pour les prochains investissements informatiques ? Les deux, simultanément. Il est urgent de les réconcilier. Cette réconciliation passe par des choix budgétaires moins spectaculaires, mais plus structurants :
- moderniser le Core IT
- assainir les données
- repenser les processus
- investir massivement dans l’accompagnement du changement
La véritable interrogation demeure : les éditeurs voudront-ils jouer le jeu de l’interopérabilité ?

Ingénieur systèmes et architecte cloud pendant 8 ans chez un leader européen de l’hébergement, reconverti dans l’analyse tech et business. Passionné par l’intersection entre infrastructure IT, IA générative et transformation digitale des entreprises. J’aide les décideurs et les équipes techniques à naviguer dans l’écosystème tech sans bullshit marketing.
